Joy Rivault - Matrimoine Antiquité - Valorisation du Matrimoine Histoire et Archéologie de l’Antiquité
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Lumière sur les femmes

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À travers des anecdotes historiques, des portraits de personnages emblématiques et des épisodes mythologiques, je vous propose de suivre les destins de femmes, d’héroïnes de la mythologie et de déesses tout en leur redonnant la place qu’elles méritent dans l’histoire et dans les mythes.

Les Amazones : mythe ou réalité ?

Guerrières, Pop culture

Si le mythe des Amazones vient de l’Antiquité, il ne cessa d’être convoqué dans la littérature à la Renaissance et à l’époque des Lumières notamment. Les femmes exerçant un certain pouvoir et ayant quelques prétentions intellectuelles, donc évoluant dans des sphères normalement réservées aux hommes, ont ainsi été comparées à des Amazones, ce qui, à l’époque, était pas franchement un compliment. Comme pour l’histoire du sein coupé, il s’agissait de montrer que ces femmes perdaient leur féminité et étaient donc ridicules à vouloir occuper des fonctions destinées naturellement aux hommes ; une femme insoumise est une femme trop virile, donc indésirable et dangereuse pour l’ordre établi, c’est à dire pour le patriarcat. L’image de l’Amazone a ainsi souvent eu une connotation négative. Allez viens, je te raconte l’histoire… 

Amazonomachie (combat des Grecs contre les Amazones), vase du Metropolitan museum of art, 420 av. J.-C.)

Amazonomachie, ,relief du musée archéologique du Pirée, IIe siècle av. J.-C.)

Le mythe des Amazones

Peur et fantasme 

La toute première source littéraire évoquant les Amazones est l’Iliade d’Homère (datée du VIIIe siècle av. J.-C.). Il est cependant très probable que le mythe se soit diffusé oralement bien avant cette époque. Des images de ces femmes guerrières (les badass de l’Antiquité clairement) sont connues depuis le VIIIe siècle av. J.-C. (la plus ancienne date de 700 av. J.-C., sur le bouclier de Nauplie, n° d’inventaire 4509) mais c’est à l’époque classique, entre le IVe et le Ve siècle av. J-.C. que les représentations des Amazones de multiplient. Le stéréotype amazonien évolue alors : après de longues guerres contre l’Empire perse, les Grecs, notamment les Athéniens, sortent vainqueurs. Du coup les types se la pètent un peu et ils le rappellent visuellement. Les Amazones, comme les Perses, sont des Barbares, ils sont donc représentés portant les mêmes vêtements. En parallèle, des textes participent à la création et à la fixation de leur mythe dans l’Histoire. 

On va pas se le cacher, même si aujourd’hui la femme guerrière nous fait fantasmer, c’était pas trop la femme idéale dans l’Antiquité grecque (ni dans l’Antiquité romaine d’ailleurs! Voir mon article Des femmes dans l’arène romaine). Pourquoi ? Non seulement c’était une Barbare (de culture non grecque), mais pire que ça, c’était une femme ! Faut quand même précisé que le mot barbare désigne au départ, en grec, celui ou celle qui ne parle pas grec et qui n’est pas de culture grecque. En gros, les Barbares, ne sont pas des gens civilisés selon les critères des Grecs mais c’est pas non plus des hordes de sauvages sanguinaires comme le mot pourrait le laisser entendre aujourd’hui. Hérodote surnommait quand même les Amazones les « tueuses d’hommes » (pas super engageant pour ces messieurs). En tant que femmes, elles ne sont pas sensées s’émanciper (dans le monde grec en tout cas) et prendre la place des hommes. C’est tout le paradoxe des Amazones : ce sont bien des femmes mais elles occupent des fonctions normalement réservées aux hommes. Du coup c’est un peu compliqué pour les mecs tout ça, puisqu’elles sont à la fois l’antithèse du fantasme masculin antique et un objet de désir .

Que disent les mythes ? Pour résumer, elles seraient originaires des rives de la mer noire ou d’Asie Mineure, l’actuelle Turquie. Ce sont des femmes guerrières, filles d’Arès (dieu de la guerre et du carnage chez les Grecs). Ça donne déjà un peu le ton. Les Amazones ne reconnaissaient la filiation que par la mère puisqu’elles vivaient dans une société matriarcale. Du coup, c’était pas la grosse teuf quand elles donnaient naissance à un garçon : soit elles le tuaient, soit elles le mutilaient en lui brisant les jambes, les bras ou en le rendant aveugle, c’est selon l’humeur. Cette jolie petite tradition avait pour but d’empêcher les hommes d’aller à la guerre et surtout d’éviter toute domination masculine dans leur société. Ces messieurs restaient donc gentiment à la maison pour servir ces dames et notamment en tant que mâles reproducteurs. Pour assurer leur descendance elles pouvaient aussi s’unir une fois par an aux hommes les plus beaux des peuples voisins.

Selon Strabon (géographe et historien grec du Ier siècle av. J.-C./Ier siècle apr. J.-C.), les Amazones avaient un sein brûlé pour pouvoir plus facilement lancer le javelot et tirer à l’arc. En tant que femmes guerrières, elles sont effectivement toujours représentées armées, avec un bouclier, une lance, un arc et des flèches ou une double hache et souvent à cheval. Cet acte de mutilation volontaire contribue ainsi à forger l’image de badass de ces créatures fascinantes et monstrueuses aux yeux des Grecs.

Le stéréotype de l’Amazone

selon les normes masculines grecques

Depuis l’époque archaïque, de nombreux récits circulaient sur ces femmes combattantes qui étaient l’incarnation pour les Grecs de la gynécocratie (pouvoir exercé par les femmes) et qu’ils détestaient tant. Elles représentaient un monde renversé, l’exact opposé de la femme idéale grecque qui, pour la faire courte, est la bonne petite femme au foyer. Les Amazones sont d’abord représentées dans l’art grec avec des tuniques courtes, comme la déesse chasseresse Artémis, mais avec un sein dénudé (et non coupé). À l’époque les femmes ne se baladent pas en mini-jupes, sauf celles qui ont le droit de faire du sport, comme à Sparte par exemple, mais clairement ça courait pas les rues). Une femme respectable est couverte, littéralement, de la tête aux pieds (sur les représentations des corps féminins, voir mon article Le nu dans l’art grec). Bon, c’est pas pratique mais c’est pas comme si elles avaient un grand choix d’activités de toute façon.

Après les guerres médiques (guerres qui opposèrent les Grecs contre les Perses entre 490 et 479 av. J.-C.), les artistes Athéniens ont souligné sur le plan visuel le rapprochement entre les Amazones et les Perses, deux peuples barbares : elles étaient désormais représentées en habits barbares et les Perses étaient volontiers féminisés.

Thésée et Pirithoos enlèvent la reine des Amazones, Amphore du musée du Louvre, n° G197, 500-490 av. J.-C

Les Grecs ont enrichi le mythe avec un nouvel épisode dans la lutte contre les Amazones, celui de l’enlèvement de la reine des Amazones, Antiope, par le héros athénien Thésée. La scène de cet enlèvement symbolisait ainsi l’entrée de l’Amazone dans l’univers de la domination masculine. Sur les vases, Thésée attrape Antiope, de la même manière que le mari empoigne sa femme lors du mariage dans la Grèce antique (parce que, je le rappelle, le mariage symbolise l’enlèvement de la femme de chez son père à son époux et c’est de là que viens la tradition de porter son épouse pour franchir le seuil de sa nouvelle maison). De toute façon on se posait pas franchement la question de l’amour ou du consentement à l’époque. Elle tombera enceinte au passage. Et là encore on sait pas trop si elle a été violée ou si elle était ok (on se demande bien…). Le mythe de Thésée et de la reine Antiope est donc un mythe misogyne et moralisateur, instauré par les Athéniens au Ve av. J.-C., montrant la domestication des Amazones par Thésée, c’est-à-dire la soumission de la femme et des Barbares par les Athéniens. Et ce n’est pas le seul mythe moralisateur et violent à l’encontre des Amazones. Les sources anciennes diffusent également abondamment la légende de deux autres reines amazones qui se font soumettre par le mâle grec. Celle de Penthésilée, qui se bat valeureusement aux côtés des Troyens pendant la guerre de Troie. Lors d’un combat singulier, Achille la tue. Le héros enlève alors le casque de la défunte et tombe aussitôt amoureux d’elle. Une autre reine amazone, Hippolyte, la plus connue des trois, fait quant à elle la rencontre du célèbre Héraclès (Hercule en latin). L’un des 12 travaux du héros consiste à récupérer la ceinture de la reine que son père, le dieu Arès, lui a offert (au passage, la ceinture est un symbole de sexualité dans l’Antiquité). Du coup Héraclès tue toutes les Amazones, comme ça c’est réglé. En gros, ces histoires invitent gentiment toutes les femmes à bien rester à leur place, c’est-à-dire à la maison.

La réalité historique 

D’Hérodote aux fouilles archéologiques

Hérodote (historien grec du Ve siècle av. J.-C.) nous fournit une version historicisée de la légende des Amazones. Il nous dit qu’en 2000 av. J.-C., les tribus scythes, des peuples nomades eurasiens, occupent la Cappadoce (Turquie centrale). Au cours de plusieurs combats, les guerriers scythes sont exterminés. Leurs femmes, restées seules, ont alors pris les armes. On sait que des femmes guerrières ont bien existé. La reine d’Halicarnasse en Carie (région de l’actuelle Bodrum au sud-ouest de la Turquie), Artémisia I, a par exemple combattu contre les Grecs durant les guerres médiques. Première femme commandante sur des navires de guerre, elle dirigeait une partie de la flotte du roi perse Xerxès (ça, c’est la classe…).

Des fouilles archéologiques menées en Russie et en Ukraine notamment ont mis au jour des tombes de femmes guerrières datées du IVe siècle av. J.-C. (elles auraient vécu en Sibérie entre 900 et 200 av. J.-C.). Elles ont été enterrées avec leurs armes. Une analyse des os de l’une d’entre elles a permis de révéler qu’elle était cavalière (à cause de ses fémurs courbés) et archère (sa cage thoracique est particulièrement développée) et certains squelettes ont de nombreuses traces de blessures. Dans l’une des tombes, de nombreux objets féminins, des bijoux notamment, ont été trouvés ainsi que des pointes de flèches, des lances et parfois des harnais de chevaux. On sait que dans cette région il y avait des femmes cavalières et archères et la forme des arcs retrouvés par les archéologues est similaire à ceux représentés sur les céramiques antiques. Bon après c’est clair qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que des femmes se battent chez des peuples de guerriers, même si leurs maris sont là pour prendre les armes. On connait ainsi d’autres tombes de femmes combattantes ailleurs dans le monde. Il faut aussi préciser qu’à côté de ces tombes féminines ont été mis au jour des tombes masculines, ce qui montre que ces femmes vivaient dans une société mixte et non matriarcale.

Parmi les descriptions anciennes c’est le récit d’Hérodote qui semble être le plus réaliste. Il ne décrit jamais les Amazones comme des femmes n’ayant qu’un seul sein. D’ailleurs, c’est quoi cette histoire d’automutilation mammaire ? Vous l’aurez compris les Amazones étaient tout ce que détestaient les Grecs, des femmes d’abord, bien trop indépendantes et insoumises pour l’époque et en plus des Barbares dont les codes culturels étaient à l’opposé de la civilisation grecque. Les seins sont le symbole par excellence de la féminité, l’ablation de l’un d’eux symbolise donc une sorte de semi-féminité chez ces femmes au comportement trop viril. D’ailleurs, Hérodote ne décrit pas non plus une société matriarcale particulièrement violente envers les hommes mais simplement celle de femmes guerrières. Ces femmes ne semblaient en réalité ni exclure ni dominer les hommes mais seulement se comporter comme eux. Elles étaient juste féministes en fait…

Sépulture du cimetière de femme guerrière dans la région de Voronezh en Russie

La réception de l’Amazone dans la pop culture

une icône féministe

La réception de la figure de l’Amazone connait un revirement dans les années 70, avec les mouvements féministes et lesbiens (un peu comme le personnage de Méduse, à découvrir dans l’article La revanche de Méduse et de Gisèle). Le symbole de la femme guerrière leur donne une histoire et une légitimité. Depuis les 1990, leur image inonde la culture pop : les Amazones sont alors les représentantes de l’indépendance et de la réussite des femmes (enfin du positif !). Pourtant, si on regarde de près quelques Amazones des temps modernes, on se rend vite compte du paradoxe de leur image. Prenons par exemple Wonder Woman et Xéna, nos héroïnes à toutes depuis l’enfance.

Personnage de comics créé dans les années 40, Wonder Woman est aussi l’héroïne de films depuis les années 2000 (le dernier date de 2017 et est réalisé par Patty Jenkins). L’histoire est assez binaire : Diana, fille de la reine des Amazones vit sur une île où les hommes sont interdits. Suite à l’irruption d’un jeune et joli garçon, elle va quitter son joli petit monde enchanté pour combattre le mal à ses côtés et sauver le monde. Bon évidemment c’est une badass, elle a des pouvoirs de super héroïne (parce que c’est bien sympa l’arc et les flèches mais c’est peu léger pour sauver le monde). La morale de l’histoire ? Wonder Woman, qui est bien naïve au global, sort du monde des Amazones, physiquement et moralement, donc d’un monde non mixte, pour rétablir le contact avec les hommes, celui de la mixité. 

Xéna (la dame pas contente à droite) est l’héroïne d’une série américaine et néo-zélandaise diffusée entre 1995 et 2001 et réalisée par John Schulian et Robert Tapert. C’est une princesse guerrière, anciennement combattante du côté obscur (mais ça, c’était avant). Ce n’est pas une Amazone à proprement parler mais c’est une Amazone dans l’âme. Son personnage est plus complexe que Wonder Woman : Xéna est bisexuelle (elle entretient notamment une relation avec Gabrielle, sa besty de combat) et elle est assez « masculine » dans son attitude de manière générale. Physiquement elle est aussi très costaud, surtout en comparaison des Amazones qu’elle rencontre tout au long de ses aventures. Malgré tout, elle est toujours habillée hyper sexy, comme toutes les femmes de la série. On l’a dit, les guerrières ça porte des mini jupes, c’est plus pratique !

Wonder Woman, extrait du film Wonder Woman de Patty Jenkins, 2017

Xéna la guerrière, extrait de la série (1995-2001)

Ces deux personnages féminins ont plusieurs choses en commun. Ce sont des princesses et des femmes guerrières qui luttent contre les forces du mal. Elles sont donc presque toujours représentées en train de combattre et portant une armure. Et c’est là que ça coince. Les Amazones sont toujours montrées hyper sexualisées, surtout au cinéma où on veut voir du glamour et du sexy, mais le plus intéressant c’est qu’à travers ces personnages de fictions modernes on essaie de prouver malgré tout que la femme peut se comporter comme un homme puisqu’elle est courageuse et fait la guerre (pour la faire courte). On plaque donc des caractéristiques masculines (le courage, la violence, l’héroïsme…) sur un corps de femmes (qui doit rester sexy sinon on ne peut pas projeter nos fantasmes dessus). Il y a donc toujours cette idée que la femme s’émancipe en copiant l’attitude de l’homme, donc en voulant devenir comme lui et c’est bien normal dans une société où c’est l’homme qui détient toutes les valeurs de la réussite morale et matérielle.

On fait le point : les Amazones, ces guerrières barbares, les « tueuses d’hommes », ont-elles réellement existé ou sont-elles issues de l’imaginaire des Grecs de l’Antiquité ? Longtemps considérées comme un simple mythe tout droit sorti de l’imagination grecque, on sait aujourd’hui que des femmes ressemblant aux Amazones ont véritablement existé. Sans aller jusqu’à penser qu’elles ont pu constituer une société matriarcale et exterminer tous les hommes sur leur passage (là on est clairement dans la légende misogyne), l’archéologie a prouvé que les femmes combattantes n’étaient pas un mythe.

Comme dans toute mythologie, la question centrale n’est pas de savoir si les Amazones telles qu’elles sont décrites dans les textes et les images antiques sont bien réelles, mais de comprendre pourquoi un peuple a éprouvé le besoin de créer cette légende et quel est le noyau historique. De l’Antiquité à aujourd’hui ces femmes fortes, indépendantes et insoumises fascinent autant qu’elles effraient car elles sont les représentantes d’un monde inversé : l’inverse de la femme idéale et l’inverse d’une société civilisée. Le mythe des Amazones atteste ainsi des différentes attitudes sociales face à la distinction de sexe. C’est donc, encore et toujours, la question du genre qui est posée. C’est ce discours différentialiste qui montre bien que le combat des féministes, pour l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, est loin d’être gagné.

Les Amazones occupent une place singulière dans le matrimoine : elles incarnent le souvenir, réel ou fantasmé, de femmes qui échappaient aux normes imposées aux Grecques. Leur existence même interroge les limites que les sociétés patriarcales ont fixées aux femmes au fil de l’Histoire. Les Amazones ont donc bien existé, si l’on entend le nom dans un sens générique de « femmes guerrières ». Si cette expression peut sembler inadaptée dans notre société moderne (même si bien entendu il existe encore, partout dans le monde, de véritables femmes combattantes), elle peut être comprise de mille et une façons : femmes insoumises, indépendantes, fortes, courageuses, intelligentes, ambitieuses, déterminées… Bref, nous sommes toutes les filles des Amazones.

Image de présentation : extrait du film Wonder Woman de Patty Jenkins (2017).