Joy Rivault - Matrimoine Antiquité - Valorisation du Matrimoine Histoire et Archéologie de l’Antiquité
Joy Rivault - Matrimoine Antiquité - Valorisation du Matrimoine Histoire et Archéologie de l’Antiquité

Lumière sur les femmes

Découvrez les articles du blog 

À travers des anecdotes historiques, des portraits de personnages emblématiques et des épisodes mythologiques, je vous propose de suivre les destins de femmes, d’héroïnes de la mythologie et de déesses tout en leur redonnant la place qu’elles méritent dans l’histoire et dans les mythes.

Héra, la colère qu’on refuse d’entendre

#Mytho, Pop culture

On a fait d’Héra un cliché. La “garce” divine. La femme jalouse. L’épouse hystérique qui passe son temps à harceler les maîtresses de son mari. Et pendant ce temps-là, Zeus est qualifié de “volage”. Comme si on parlait d’un type qui flirte en soirée. Sauf que Zeus n’est pas simplement un mari infidèle, il est surtout un prédateur sexuel, un violeur en série. Un dieu qui accumule les conquêtes par ruse, par contrainte, par violence, en changeant de forme, en trompant, en forçant. Et c’est Héra qu’on déteste. Héra qu’on ridiculise. Héra qu’on réduit à une émotion : la jalousie. Pourquoi ? Parce qu’une femme en colère, c’est dangereux. Surtout quand elle a raison. Surtout quand c’est une déesse. Allez viens, je te raconte l’histoire… 

Héra et Prométhée. Médaillon au fond d’un kylix (coupe) à figures rouges de Douris, 490-480 av. J.-C. Vulci (Italie).

Héra, déesse du mariage

Plus qu’un titre : sa fonction divine

Héra n’est pas une épouse décorative assise sur un trône aux côtés de son époux, Zeus, le roi de l’Olympe. Héra est une déesse souveraine, la déesse du mariage, de l’alliance légitime, du cadre social qui tient la cité. Elle incarne un ordre : celui du lien, du pacte, de la stabilité. Elle ne protège pas seulement un couple, elle protège un modèle du monde.

Et dans ce cadre-là, les infidélités de Zeus ne sont pas seulement humiliantes pour elle en tant qu’épouse, ce sont des violations permanentes du pacte qu’Héra est censée garantir. C’est une humiliation publique, répétée, institutionnalisée. C’est une manière de lui dire que son statut et sa fonction de déesse ne sont que symboliques. C’est une souillure du sacré qu’elle incarne et dont elle se porte garante. 

Et ce qui est fou, c’est qu’on raconte souvent ces épisodes comme des aventures amusantes, des anecdotes mythologiques, des histoires “rocambolesques”… alors que la mécanique est très claire : c’est une banalisation de la violence, une esthétisation de la prédation, une promotion de la culture du viol (voir aussi La revanche de Méduse et de Gisèle). 

L’épouse jalouse 

La femme détestable

Dans beaucoup de versions, Héra ne s’attaque pas frontalement à Zeus. Elle s’en prend aux femmes, aux « amantes », aux mortelles, et parfois aux enfants issus de ces violences. C’est ce qui choque et qui rend la déesse si peu sympathique. Mais avant de la condamner en bloc, il faut regarder le piège narratif : Héra est une déesse puissante… mais coincée dans une structure où Zeus est le souverain, celui qui décide, celui que les récits protègent. Elle est enfermée dans un rôle domestique et dans une relation dysfonctionnelle. Le système lui interdit la parité divine. Alors elle explose.  Son explosion est spectaculaire puisqu’elle est divine. Son refus de se taire face à l’humiliation et l’injustice dont elle est victime devrait en faire un modèle de résistance face à la soumission que le patriarcat impose aux femmes, aux épouses, aux reines et même aux déesses. Et pourtant…

La colère d’Héra, des femmes, est toujours qualifiée d’excessive, de ridicule, de pathétique. Une femme en colère est « hystérique », parce qu’elle perd le contrôle de ses émotions  (et donc les hommes perdent aussi le contrôle sur elle, donc le pouvoir), parce qu’elle rompt le silence dans lequel elle doit se complaire, parce qu’elle ose s’opposer plutôt que de se soumettre. 

Or, sa colère est légitime.

Une colère légitime 

Qui dénonce une injustice structurelle

Mais on renverse le regard, sous un prisme féministe, Héra apparaît autrement : comme une figure qui révèle les travers d’un ordre patriarcal divin (et donc… très humain).

Héra incarne :

  • Le déséquilibre des couples hétérosexuels

Une relation où l’homme a tous les droits et où la femme est sommée de tenir le cadre, d’être loyale, de rester digne, tout en encaissant l’humiliation en silence. Comme le déséquilibre est aussi souvent financier, de nombreuses femmes se trouvent dépendantes financièrement de leur mari, donc contraintes de rester et d’accepter ces injustices.

  • Le discrédit de la colère des femmes

Zeus est une force de la nature,  Héra est « hystérique ». Un homme en colère est autoritaire et puissant. Une femme en colère est folle et discréditée. Cette émotion débordante n’est acceptable que si elle se manifeste chez les hommes. Elle est pourtant légitime et saine. Et face à tant d’injustices, les femmes ont bien plus de raisons que les hommes de se mettre en colère…

  • Le stéréotype de la sorcière / de la mauvaise femme

Héra incarne la femme qu’on n’aime pas : l’épouse “aigrie”, la belle-mère “méchante”, la femme “en compétition”. Un cliché pratique, parce qu’il apprend aux femmes à se taire et à sourire, à rester à la place qu’on leur assigne. Il met aussi les femmes en compétition entre elles (voir aussi Pourquoi les femmes sont-elles comparées à des vipères ? et Le stéréotype de la sorcière d’hier à aujourd’hui). 

  • La culture du viol

Le plus violent, c’est ça : la banalisation des agressions de Zeus, racontées comme des “histoires”, pendant que le récit déplace l’attention sur les “excès” d’Héra. Le mythe nous entraîne à regarder au mauvais endroit.

La déesse Héra/Junon d’après Flaroh Illustration 

Une déesse tragique

Bien loin du cliché comique

Héra, est une déesse puissante, mais confinée à son rôle d’épouse bafouée et jalouse. Une déesse majeure, mais coincée dans une narration qui protège le roi des dieux. Une figure divine, mais enfermée dans des luttes domestiques, parce que c’est là qu’on accepte de la voir : pas dans la souveraineté, pas dans la justice, pas dans le pouvoir politique mais uniquement dans le couple. La figure mythologique d’Héra nous montre le coût de la fidélité exigée, le prix du cadre, et la violence d’un système qui attend des femmes qu’elles soient à la fois garantes de l’ordre et silencieuses face à l’injustice.

En exprimant sa colère, Héra n’est plus une épouse docile. Elle tient tête à un homme, un époux, un roi, un dieu. Et sa colère est divine, débordante, parfois destructrice, parfois injuste aussi. Pourquoi s’en prendre aux autres femmes ? Aux victimes des violences de Zeus ? Parce que personne ne peut s’en prendre à Zeus, le roi des dieux et des hommes, le grand maître de l’Olympe. Parce que finalement elle ne peut pas lutter contre lui, qui incarne tout le système patriarcal. Parce qu’elle ne veux pas non plus perdre sa place d’épouse légitime et de souveraine. 

Alors oui, Héra est en colère, parce que c’est la seule façon de montrer sa résistance. C’est un moyen d’exprimer toute sa puissance sans être complètement effacée et dominée par son mari. C’est un moyen de se réapproprier ses fonctions divines d’abord, puis maritales. 

Héra est une déesse, et pourtant son destin ressemble à celui de tant de femmes : tenir le cadre, sauver les apparences, encaisser l’humiliation… puis être jugée sur sa réaction. Le mythe nous apprend une chose terrible et familière : quand le pouvoir est du côté du dominant, la colère de l’autre devient le problème.

Aujourd’hui encore, on excuse, on atténue, on banalise les violences et la domination masculines et on demande aux femmes d’être dignes, calmes, raisonnables. Relire le mythe d’Héra, c’est rendre à la colère féminine sa place : non pas un caprice, mais un refus, une lucidité.

Image de présentation : Le mariage d’Héra et de Zeus sur le mont Ida, fresque de Pompéi, Ier siècle.