Je le dis souvent, les mythes grecs font terriblement échos à l’actualité. Dans le grand théâtre des récits fondateurs, on croise des rois qui dévorent, des femmes qu’on fait taire, des prophéties qu’on redoute plus que la vérité. Parmi ces histoires, je pense à celle de Métis, déesse grecque de l’intelligence, avalée par Zeus pour empêcher qu’un jour, une pensée féminine ne prenne le pouvoir. Ce mythe peut sembler lointain. Il est pourtant terriblement contemporain. Il raconte ce qui se joue encore, partout où le pouvoir patriarcal s’effraie de la lucidité des femmes.
À travers le destin effacé de Métis, c’est la peur des femmes intelligentes qui se dit. Et si je t’en parle aujourd’hui, c’est parce qu’on retrouve son écho jusque dans les couloirs de la Maison Blanche. Viens, je te raconte l’histoire…
Le mythe de Métis
Avaler la menace, effacer la femme
Métis était la première épouse de Zeus. Déesse de la pensée rusée, de l’intelligence stratégique, de l’action fine. C’est elle qui a aidé Zeus à renverser son propre père, Cronos. Autrement dit : sans elle, il n’aurait jamais été roi.
Mais voilà qu’une prophétie annonce que le fils de Métis renversera Zeus, à son tour. Et que fait le roi des dieux, paniqué à l’idée de perdre son trône ? Il avale Métis. Littéralement! Il n’y a rien de plus efficace pour faire disparaitre, une voix, un corps, une identité. Elle est alors enceinte de la future déesse Athéna.
Quelques mois plus tard, Zeus a très mal à la tête. On lui fend le crâne et de là jaillit Athéna armée et équipée. Sortie non pas du ventre d’une femme, mais du cerveau d’un homme. Voilà comment on fait disparaître la mère d’une déesse. Voilà comment on nie l’origine féminine du savoir, de la stratégie, de la guerre intelligente. Athéna devient la fille de Zeus seul, née de son père et sans matrimoine.
Zeus a réussi sa mission : faire disparaître totalement Métis. Elle n’est jamais représentée dans l’art grec, sauf à de rares exceptions comme sur cette image d’un tripode antique où elle est à peine visible, minuscule, recroquevillée sous le fauteuil de Zeus. Elle est spectatrice de « l’accouchement » de Zeus, qui lui a tout prix. Impuissante et insignifiante.
La peur de l’intelligence féminine
Penser c’est gouverner
Ce mythe n’est pas juste étrange. Il est radicalement politique. Ce que Zeus fait, c’est absorber le savoir féminin, le garder pour lui, mais sans en reconnaître l’origine. Il vole la création, la pensée, la stratégie de Métis tout en niant celle qui les porte.
Métis incarne l’intelligence des femmes donc une menace pour les hommes. Et c’est exactement cela que le pouvoir patriarcal redoute le plus : parce qu’une femme qui pense, c’est une femme qui peut gouverner. Et ça, dans la mythologie comme en politique, c’est insupportable.
De l’Olympe à la maison blanche
Donald Trump, le Zeus des temps modernes
Des siècles plus tard, même scène (ou presque). Autre costume, même logique. Sous la présidence de Donald Trump, les Métis modernes ont été systématiquement effacées :
– Suppression des pages gouvernementales sur les droits des femmes, la santé reproductive, l’égalité.
– Exclusion de scientifiques féminines de postes à responsabilité.
– Biographies effacées sur les sites de la NASA et d’autres institutions.
– Invisibilisation des femmes noires, queer, savantes, dans les publications officielles.
– Discrédit généralisé : ils qualifient les femmes d’hystériques, d’incompétentes, de trop jolies, de pas assez douces, bref d’être jamais juste comme il faut.
Ajoute à cela l’attaque contre l’éducation, les études de genre, l’histoire des femmes… et tu retrouves l’exacte mécanique mythologique : absorber, faire taire et déposséder les femmes de leurs libertés, de leurs savoirs et de leurs pouvoirs.
Arrivée de Donald Trump en compagnie de catcheuses à l’aéroport de Green Bay (Wisconsin), en 2009.
© MARK A. WALLENFANG/GETTY IMAGES
Le cauchemar du patriarcat
La résistance selon Métis
Mais voilà ce que le mythe ne dit pas assez fort : Métis ne disparaît jamais tout à fait. Elle est toujours là, dans la tête de Zeus. Elle pense. Elle murmure. Elle conseille. Elle résiste. Elle est la voix intérieure que le pouvoir n’arrive jamais à faire taire.
Métis incarne aujourd’hui les textes qu’on cache, les chercheuses qu’on ignore, les pensées qu’on moque, les idées qu’on vole. Mais elle revient toujours. Elle est un symbole de résistance pour chaque femme qui doute, qui cherche, qui crée, dans chaque étudiante en colère, chaque militante, chaque chercheuse, chaque poétesse.
À toutes les femmes qui réfléchissent, lisent, dérangent, inventent, transforment, vous êtes Métis. Et donc, vous êtes dangereuses pour le patriarcat. Parce que vous portez une intelligence qui ne cherche pas à dominer, mais à comprendre et parce que vous montrez que penser peut être un acte de résistance.
Et ça, les Zeus de ce monde ne l’ont toujours pas digéré.


