Quand on pense aux communautés religieuses féminines, on imagine souvent des femmes retirées du monde, enfermées dans la prière et coupées de la société. Cette image est simpliste et trompeuse. Car les moniales, les chanoinesses, les béguines ou les fondatrices de congrégations n’ont pas seulement prié : elles ont aussi transmis, administré, enseigné, conservé, influencé. En Lorraine comme ailleurs, les communautés religieuses féminines ont occupé une place importante dans la société, dans la culture et dans la mémoire locale. Allez, viens, je te raconte l’histoire…
Eglise Saint Laurent de Pont-à-Mousson
À Pont-à-Mousson et en Lorraine
Des communautés religieuses féminines au cœur de la société
À Pont-à-Mousson, le couvent des Clarisses en donne un bel exemple. Fondé en 1295, il s’inscrit durablement dans l’histoire de la ville. Ce n’est pas seulement un lieu de clôture : c’est aussi un lieu de présence féminine, de mémoire religieuse et de matrimoine.
Il faut sortir d’un malentendu tenace : entrer en communauté religieuse ne signifiait pas toujours disparaître. Bien sûr, ces femmes vivaient selon une règle, souvent dans la clôture, avec un rythme de prière exigeant. Mais cela ne les empêchait pas d’exercer une influence réelle. D’abord parce qu’un couvent féminin dépend de fondateurs, protecteurs, donateurs, familles alliées, et qu’il s’inscrit donc dans un réseau social et politique. Ensuite parce qu’il gère des biens, reçoit des dons, conserve des objets, entretient un patrimoine, et fait travailler des artisans. Le couvent de Pont-à-Mousson, par exemple, est fondé grâce au soutien ducal, puis reconstruit au XVIIIe siècle sur des plans attribués à Charles Caron, avec des travaux de sculpture réalisés par Desjardins. Rien que cela montre que le monastère est aussi un acteur patrimonial et économique.
Les communautés religieuses féminines sont aussi des lieux d’organisation, de savoir et de transmission (voir aussi l’article sur les Béguines). On y lit, on y écrit, on y copie parfois, on y enseigne, on y administre des biens, on y entretient des réseaux de parenté, de protection et de dévotion. Certaines maisons jouent un rôle spirituel majeur, d’autres deviennent aussi des centres d’éducation ou de rayonnement local. Autrement dit : ces femmes ne sont pas exclues de la société. Elles en sont l’une des trames.
Les Clarisses de Pont-à-Mousson
une présence féminine durable
Le couvent des Clarisses de Pont-à-Mousson appartient à cette histoire longue. Fondé à la fin du XIIIe siècle, il s’inscrit durablement dans la ville et dans son paysage spirituel. Les bâtiments ont connu des transformations, des reconstructions et des usages nouveaux après la Révolution, mais la mémoire du lieu, elle, n’a pas disparu.
Les Clarisses sont des religieuses de l’ordre de Sainte-Claire, né au XIIIe siècle dans le sillage de François et Claire d’Assise. Leur règle de vie repose sur quelques piliers très forts : la pauvreté, la chasteté, l’obéissance et une vie communautaire centrée sur l’Évangile. La règle de Claire insiste explicitement sur une vie « sans rien en propre », dans l’obéissance et la chasteté ; la tradition clarisse met aussi l’accent sur la clôture, la liturgie et le travail manuel. À Pont-à-Mousson, les Clarisses forment donc une communauté de femmes vivant sous règle, dans un monastère stable, organisé, rythmé par la prière, les offices, le silence, le travail et la vie commune.
La vie clarisse est d’abord une vie de prière communautaire. La tradition de l’ordre est centrée sur l’office divin, la messe, l’adoration, la récitation ou le chant des heures liturgiques, à des moments réguliers de la journée et de la nuit. Elle est aussi marquée par la clôture, qui sépare les sœurs du monde sans pour autant les exclure totalement socialement. Mais une communauté de Clarisses ne fait pas que prier. Elle travaille aussi. Les sources générales sur la vie clarisse évoquent le travail manuel, l’entretien du monastère, la confection d’objets liturgiques ou d’ouvrages utiles à la communauté. À Pont-à-Mousson, la présence d’un ouvroir attestée en 1792 montre bien que ce travail faisait partie intégrante de la vie conventuelle.
La clôture n’est donc pas l’inaction. C’est une autre manière d’habiter le monde, dans un cadre réglé, collectif, matériel et spirituel. Ce que révèle un tel couvent, c’est la stabilité d’une présence féminine dans la ville. Une communauté comme celle des Clarisses ne se réduit pas à une somme de vies individuelles. Elle crée un lieu, une continuité, une mémoire. Elle inscrit aussi les femmes dans l’espace urbain durablement.
Retable de l’église Saint-Laurent de Pont-à-Mousson (Lorraine, France). Commandé au XVIe siècle par la Duchesse de Lorraine, Philippe de Gueldre, à un atelier d’Anvers.
Philippe de Gueldre
du pouvoir ducal à la vie clarisse
Cette force apparaît avec éclat dans le destin de Philippe de Gueldre. Duchesse de Lorraine, veuve de René II, elle se retire chez les Clarisses de Pont-à-Mousson et y entre en 1519. Elle y meurt en 1547. Son entrée dans le monastère montre bien que ces communautés féminines ne sont pas des marges sans importance : elles peuvent accueillir des femmes de tout premier rang, et devenir des lieux où se redéploie une autre forme d’autorité.
Avec Philippe de Gueldre, le couvent des Clarisses acquiert une portée exceptionnelle. Sa mémoire s’inscrit dans des œuvres majeures, comme son gisant, attribué à Ligier Richier et conservé aujourd’hui au Musée lorrain (Nancy), ou encore le spectaculaire retable qu’elle a commandé pour le couvent. Plusieurs autres reliques en lien avec son histoire sont exposées dans l’église Saint-Laurent de Pont-à-Mousson (deux lui ont été offertes par son cousin François Ier). Elle fait construire, dans le couvent, une chapelle de la Conception et même installer dans le jardin deux chapelles servant de calvaires, ce qui montre une vraie capacité d’aménagement et de marquage du lieu. À travers elle, le monastère devient un lieu de spiritualité, mais aussi de prestige, d’art et de mémoire dynastique.
Philippe de Gueldre montre ainsi que les religieuses, ou les femmes qui rejoignent ces communautés, ne perdent pas nécessairement toute influence. Elles la déplacent. Elles la transforment. Elles la réinscrivent dans un autre cadre.
L’importance des communautés religieuses féminines ne se mesure pas seulement à leur prestige. Elle se mesure aussi à ce qu’elles transmettent. Même dans des cadres cloîtrés, les religieuses participent à une culture de l’écrit, de la règle, de la mémoire et du savoir. Elles gèrent des biens, entretiennent des archives, commandent ou conservent des objets, et assurent une continuité intellectuelle et spirituelle. Dans d’autres cas, cette transmission prend une forme encore plus visible : celle de l’instruction.
Alix Le Clerc
Une autre voie féminine, celle de l’éducation
Quand on parle aujourd’hui de l’histoire de l’école en France, un nom revient presque automatiquement : celui de Jules Ferry. Pourtant, Jules Ferry n’a pas inventé l’école. Il a porté au XIXe siècle des lois majeures sur la gratuité, l’obligation et la laïcité de l’instruction publique. Mais bien avant lui, des communautés religieuses féminines avaient déjà fait de l’enseignement un champ d’action essentiel, en particulier pour les filles.
En Lorraine, Alix Le Clerc en donne un exemple remarquable : avec Pierre Fourier, elle fonde la Congrégation Notre-Dame, née du projet d’instruire gratuitement les filles dès la fin du XVIe siècle. Elle n’est pas Clarisse, mais elle permet de comprendre, à l’échelle de la Lorraine, combien les communautés religieuses féminines ont pu jouer un rôle décisif dans la société. Après la première école ouverte à Poussay, l’œuvre d’Alix Le Clerc se développe rapidement en Lorraine :
- 1598 : Poussay
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1599 : Mattaincourt
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1602 : Saint-Mihiel
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1603 : Nancy
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1604 : Pont-à-Mousson.
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1605 : Saint-Nicolas-de-Port
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1608 : Verdun
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1613 : Châlons-sur-Marne
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1618 : Bar-le-Duc
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1619 : Mirecourt
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1620 : Épinal
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1621 : La Mothe-en-Bassigny et Soissons
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1627 : Luxembourg
Avec Alix Le Clerc, on change de forme, mais pas d’enjeu : il s’agit toujours de femmes réunies autour d’un projet spirituel qui transforme concrètement le monde. Là où les Clarisses donnent à voir la puissance de la prière et de la mémoire, Alix Le Clerc fait apparaître la force de la transmission, de l’éducation et du savoir au féminin. Elle rappelle une chose essentielle : les communautés religieuses féminines ne sont pas seulement des refuges. Elles sont aussi des lieux de formation et de transformation sociale.
Portrait de Philippe de Gueldre
Portrait d’Alix Le Clerc
On fait le point : on imagine encore trop souvent les communautés religieuses féminines comme des espaces de retrait, de silence ou d’obéissance. Pourtant, leur influence a été réelle et profonde. Elles ont façonné la société par la prière, bien sûr, mais aussi par la transmission des savoirs, l’éducation, la gestion de lieux stables, l’entretien de réseaux de dévotion et la conservation d’un matrimoine durable. À Pont-à-Mousson, les Clarisses ont inscrit dans la ville une présence féminine durable, dont la mémoire reste attachée à la figure de Philippe de Gueldre. En Lorraine, d’autres femmes religieuses ont également transformé la société, comme Alix Le Clerc, cofondatrice de la Congrégation Notre-Dame, tournée vers l’instruction gratuite des filles.
Leur rôle a pourtant souvent été minimisé, ou absorbé par des récits plus masculins. Le cas d’Alix Le Clerc est particulièrement révélateur. Les sources de la Congrégation Notre-Dame présentent clairement Pierre Fourier et Alix Le Clerc comme fondateurs ensemble, et parlent même de la rencontre de deux intuitions pour répondre à un besoin prioritaire de leur temps : l’éducation des filles. Pourtant, dans la mémoire collective, Pierre Fourier apparaît bien plus souvent comme le grand nom de cette œuvre, tandis qu’Alix est mentionnée plus discrètement. Remettre ces femmes au centre et revaloriser ce matrimoine lorrain, ce n’est pas corriger un détail : c’est rendre une justice historique en reconnaissant la part féminine d’initiatives religieuses, sociales et éducatives qui ont profondément marqué la Lorraine.
Image de présentation : Gisant de Philippe de Gueldre, drapée dans sa robe de clarisse, conservé dans l’église des Cordeliers, Musée lorrain (Nancy).


